
| Naissance | 1938, Utelle |
|---|---|
| Métier | Régleur textile |
| Dernier poste | Atelier de Cagnes-sur-Mer |
| Statut | Décédé, 2011 |
Alain Juanes
Alain Juanes est né en 1938 à Utelle, dans l'arrière-pays niçois, d'un père garde forestier. Il quitte le village à dix-neuf ans pour un emploi d'ouvrier dans une bonneterie de Cagnes-sur-Mer, où il restera jusqu'à sa retraite en 1998. Aucun document ne mentionne de formation préalable dans le textile.
Son poste, celui de régleur, consistait à ajuster les métiers circulaires produisant des collants selon des commandes d'épaisseur exprimées en deniers. Chaque bobine devait passer un contrôle avant expédition, et c'est à ce contrôle qu'Alain Juanes a attaché son nom dans l'atelier, sans qu'aucune fiche de poste n'en porte trace écrite. La méthode consistait à étirer un échantillon prélevé sur chaque lot devant une source de lumière fixe, à une distance qu'il ne mesurait jamais mais qu'il retrouvait chaque fois de mémoire, et à observer la manière dont la trame distoriait sous la traction. Un fil correctement calibré distoriait de façon régulière sur toute la longueur de l'échantillon ; un défaut de réglage produisait une distorsion inégale, resserrée d'un côté, lâche de l'autre, visible à l'œil nu pour qui savait la chercher.
Aucun autre ouvrier de l'atelier n'a repris cette pratique après son départ. Un contremaître interrogé en 2003 pour un dossier interne de l'entreprise a déclaré : "On a essayé de continuer comme il faisait, mais personne n'arrivait à voir ce qu'il voyait. On a fini par mettre un appareil optique à la place, ça revenait moins cher en formation." L'appareil en question, un capteur de tension acheté à un fournisseur lyonnais, a remplacé le contrôle manuel en 1999, un an après le départ d'Alain Juanes.
Il n'a laissé aucun écrit sur sa méthode. Un cahier retrouvé chez lui après son décès en 2011, et versé au dossier par sa fille, contient des colonnes de chiffres sans en-tête, correspondant vraisemblablement à des numéros de lot, mais sans qu'aucune correspondance avec les registres de production de l'atelier n'ait pu être établie. La dernière page porte une date, le 14 mars 1998, jour de son dernier poste, suivie d'un seul mot raturé.
Sa fille, interrogée en 2016, a indiqué qu'il continuait, longtemps après sa retraite, à tendre entre ses mains des bas ou des collants achetés dans le commerce, "pour voir", disait-il, sans jamais préciser ce qu'il cherchait à voir. Elle a conservé le cahier mais pas les échantillons, jetés selon elle "parce que ça ne servait plus à rien dans la maison".