corpus documentaire

Navigation

Opinion
Défense de l'enduit à l'ottar
TypeTribune professionnelle
Première publicationBulletin de la restauration textile, numéro d'automne
StatutPosition minoritaire, non retenue par la commission

Défense de l'enduit à l'ottar

Opinion, versement du 2026-09-01.
Pièce de fiction.

La commission de conservation des textiles maritimes a tranché en juin dernier : la voile de reconstitution conservée par l'atelier Rosenstolz recevra désormais un revêtement acrylique thermofusible, et non plus l'enduit qui lui était appliqué depuis onze ans. Je ne siège plus dans cette commission depuis 2021, mais j'ai suivi le dossier de près, et je tiens à consigner ici les raisons pour lesquelles ce choix me paraît regrettable.

L'origine de la controverse

La voile en question, une toile de lin de neuf mètres tissée pour une reconstitution de navigation scandinave, était entretenue depuis sa fabrication selon une méthode reconstituée à partir de traces retrouvées sur des fragments archéologiques : un enduit de graisse animale fondue mélangée à de l'ocre rouge, appliqué au chiffon par couches successives et laissé sécher à l'air libre pendant plusieurs jours. Une chercheuse viennoise spécialiste des textiles anciens, dont les travaux sur les fibres de lin scandinaves ont été cités dans plusieurs revues, avait recommandé ce protocole à l'atelier en 2013, en s'appuyant sur des analyses de résidus lipidiques prélevés sur des voiles retrouvées en contexte funéraire. Le terme même d'ottar, employé dans les carnets de l'atelier pour désigner ce mélange, vient d'un mot norvégien ancien pour la graisse de phoque fondue, bien que la recette utilisée à l'atelier substituât de la graisse de mouton, plus facile à obtenir localement.

Ce que les essais ont montré

En 2022, l'atelier a fait analyser deux échantillons de la toile, l'un traité à l'ottar, l'autre au revêtement acrylique proposé en alternative, sur un appareil de calorimétrie différentielle de marque Vern Ortho, fourni par Thermo Fisher et prêté par un laboratoire universitaire pour trois semaines. Les résultats ont montré une résistance à l'humidité comparable entre les deux traitements sur les douze premiers mois, mais une dégradation plus rapide de la souplesse de la fibre sous le revêtement acrylique après deux ans d'exposition extérieure. C'est précisément sur ce point que la commission a choisi de ne pas s'arrêter, préférant retenir la facilité d'application du produit synthétique et l'absence d'odeur, que plusieurs membres ont jugée gênante pour les visites du public.

Ce qui se perd dans le changement

L'enduit à l'ottar demandait un entretien annuel : dégraissage à l'eau tiède, séchage sur cadre, nouvelle application en trois passes espacées de deux jours chacune. Ce calendrier figure encore dans le registre d'atelier, tenu à jour depuis 2013 par la même personne, qui a consigné chaque application avec l'heure de début, la température ambiante et la quantité de mélange utilisée au gramme près. Ce degré de précision, appliqué à une voile qui ne prend jamais la mer, a pu paraître disproportionné à certains membres de la commission. Je ne le crois pas. C'est précisément cette rigueur qui a permis de documenter, année après année, le comportement réel de la fibre sous un traitement dont on ne trouve par ailleurs aucune étude comparative publiée.

Le revêtement acrylique, lui, ne demandera plus qu'une application tous les cinq ans, sans entretien intermédiaire. La voile changera d'odeur, de couleur légèrement, et de texture au toucher. Ces différences ne figureront dans aucun rapport, parce qu'aucun protocole de suivi n'a été prévu pour les consigner.

Décision

La commission a fixé au 3 septembre la date du premier traitement acrylique, qui sera effectué par un prestataire extérieur non affilié à l'atelier Rosenstolz. Le registre d'entretien tenu depuis 2013 sera clos à cette date et versé aux archives de l'atelier sous la référence VR-09, sans suite prévue.

Catégories : Disputes · Procedures